Tursic & Mille à Carré d’Art, Nîmes – Corinne Rondeau

 

 

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Au Carré d’art de Nîmes, Ida Tursic et Wilfried Mille présentent une cinquantaine de toiles dont une quinzaine inédites, sans compter les « barbouilles » (dépôt de matière picturale sans intention) qui dépassent largement la centaine. Les deux semblent pouvoir tout peindre, tous les genres, tous les styles. Or on ne reconnait pas l’art à la technique, on le reconnait à son caractère destructeur. On peut dire qu’on n’est pas déçu. Il suffit de contempler dans le hall du musée l’imposant Framed Landscape, reproduction du mot HOLLYWOOD sur le mont Lee laissé à l’abandon dans les années 1930, et un mignon bichon peint sur un support bois non loin du billboard, pour se dire qu’un adorable toutou vaut bien le détour pour nous divertir de la ruine, ce qu’on fait à peu près tous les jours si on n’est pas complètement aveugle.

Une chose s’impose au fur et à mesure de l’exposition : ce qu’on reconnait est détraqué. Autant dire que leur peinture est redoutable pour ceux qui se flattent d’une mémoire pleine de références d’histoire de l’art afin d’édifier leur discours « j’en connais un rayon », parce qu’il faut bien dire que ça ne sert strictement à rien, qu’un rayon n’est pas suffisant et que toute référence est instable.
Tout se donne avec un appétit visuel sans limite, et une virtuosité de la touche malgré de francs contrastes et des juxtapositions de couches de peinture ou de motifs piqués des hannetons et d’anachronismes. Ce qu’on reconnait semble pris dans le télescopage de deux héritages : l’un venu de la guerre froide de la peinture du réalisme socialiste de Richter et Polke, l’autre de l’époque du tout visuel et des médias à flux tendu comme au début des années 2000 où l’iconographie porno manifestait les premiers débordements d’internet, obscénité qui ne s’est pas démentie et qu’on a sacrément bien assimilée. Sans négliger, la présence d’un petit canard jaune vif bec rouge détonnant dans les mains d’une des six pin-up en maillot de bain et sac en papier sur la tête, recouvertes de lavis argent. Le tableau porte le même titre qu’une œuvre d’Asger Jorn, « Le canard inquiétant ». Formellement son canard est gigantesque, bouillonnant de couleurs, empiétant sur un paysage romantique, illustration parfaite de son Discours aux pingouins : « Si vous avez des peintures anciennes, / ne désespérez pas. / Gardez vos souvenirs / mais détournez-les / pour qu’ils correspondent à votre époque. / Pourquoi rejeter l’ancien / si on peut le moderniser / avec quelques traits de pinceaux ? / Ça jette de l’actualité / sur votre vieille culture. / Soyez à la page, / et distingués / du même coup. / La peinture, c’est fini. / Autant donner le coup de grâce ».

À ce télescopage, et les superpositions de couches de couleurs et de temporalités, s’ajoute le fait qu’ils travaillent à deux et que peindre est une affaire de succession, à toi à moi, comme il est évident qu’un artiste vient après un autre et ainsi de suite. S’ajoute aussi le nœud contemporain qui dépasse de loin le seul territoire de l’art : quand ça s’effondre, déborde, bouleverse, prend de court, y a qu’une question qui vient à l’esprit et qu’on répète depuis le roman révolutionnaire russe de Nikolaï Tchernychevski Que faire ? Publié en 1873, il influence le traité politique de Lénine qui reprend la question afin de créer une avant-garde pour diffuser les idées marxistes avant de prétendre transformer la société, au prix d’une révolution certes, mais surtout d’une dictature toujours en cours. Les idéaux des idées font mal, et Tursic et Mille préfèrent de loin se passer d’eux évitant dogmes et certitudes. En optant pour le Che fare ? de Mario Merz, en 1969, repris d’une publication d’avant-garde italienne fortement marqué à gauche en 1967, ce ne sont pas des idées qu’exposent le duo mais la peinture elle-même comme on met le pied dans le plat à l’image du néon de Merz dans un plat à cuisson pour poisson. Au bout du compte il s’agit de faire quelque chose, comme de mettre une couche sur une autre, un style sur un autre. Mettre une couche de plus comme on « remet le couvert ».

Grosso modo Tursic et Mille appliquent le faire quelque chose à des modèles issus de l’époque de la reproductibilité, de la peinture ancienne imprimée aux affiches publicitaires des années 1950, en passant par la page du magazine papier glacé dont la matérialité s’abîme et se tache à force d’être manipulée durant des années dans l’atelier (About the face). Depuis le début du siècle, Tursic et Mille n’ont pas lésiné sur les coups de grâce avec une distinction indiscutable et un plaisir sans retenue pour la matière, qu’elle soit dépôt du trop-plein du pinceau à l’huile sur une table devenue un mont d’agrégats (Sisyphe), ou des personnages qui mangent ou triturent la peinture qui a déteint sur leurs mains, ou de quatre grands formats d’une motte de beurre d’après Antoine Vollon (1870) dont le traitement de la couleur en rouge, bleu, jaune et noir les transforme en sac-poubelle, peinture-tas, peinture qui a son poids de marchandises à consommer, telle est devenue l’histoire de l’art dans les flux d’images. Manger la peinture, la croquer telles les pommes en bronze éparpillées au sol, la griller comme une cigarette, et vu le nombre de mégots peints et en bronze, les yeux mettent l’eau à la bouche. Peindre devient un acte autophage. La peinture est le sujet de tous les objets de leur attention, elle est incandescente à l’image de maisons incendiées.

La polysémie est partout, le rébus aussi (Autoportrait : auto-porc-trait), ce qui souligne l’importance du langage dans l’image. Le tableau se forme avec un hors-champ parce que la peinture est déjà là comme une pomme de discorde, hors du support, bref la peinture est un ob-jet, elle est jetée à la rencontre d’une sensibilité, elle circule sans fin avec un appétit d’ogre. Tursic et Mille ne peignent pas que des bichons pour dévaloriser le sérieux d’une idée, ils fouillent de leur être-chien à la façon d’Elias Canetti : « le vrai poète [peintre] est le chien de son temps. Il vadrouille dans ses fondements s’arrêtant ici et là, arbitrairement, semble-t-il, infatigable pourtant ; […] facile à lancer, plus difficile à rappeler ; poussé par une dépravation inexplicable ; oui, il fourre son museau humide dans tout, rien n’est omis ; il retourne aussi en arrière, il recommence ; il est insatiable ».

Finalement on ne sait pas trop ce qu’on regarde mais on peut être sûr que c’est de la peinture, comme un chien sent qu’un os se rogne, même s’il peut participer à des concours de beauté en ignorant tout des critères qui la définissent. En ajoutant une tache bleuâtre sur un portrait de jeune fille de Jean-Baptiste Greuze, peintre de l’innocence, le regard quasi mystique est perturbé par la forme abstraite qui le traverse en trois variations pour trois formats différents. Quelque chose tombe sur le devant du visage, venu du hors-champ grossissant en fonction du format, transite ici-bas une transparence opaque et pas très catholique. Définir ce qu’on voit selon le figuratif ou l’abstrait n’a plus d’intérêt depuis longtemps, ce qui compte c’est la tension entre répétition et variation qui prolifère en un nombre dans leur peinture qui ne semble avoir aucune fin. Quant à la finalité de leur pratique, elle est ce fameux « caractère destructeur », expression de Walter Benjamin dont ils ont fait le portrait il y a dix ans. Caractère aussi ignorant que le toutou, il n’a aucune idée en tête et il accepte le malentendu comme un bonheur parce que le malentendu ne souhaite pas être compris, c’est sa nature. Vous êtes mal à l’aise parce que vous trouvez la peinture belle mais que vous n’y comprenez rien ? C’est parfait : se retrouver devant quelque chose c’est déjà pas mal, et de plus en plus rare, surtout parce que ça détruit ce qui existe et que quelque chose d’autre est à venir. Notre époque ne cesse de nous manifester que la destruction est inévitable. La peinture de Tursic et Mille est à la hauteur du monde que nous vivons, et elle a plus d’humour que de mélancolie, autrement dit mettre l’art au pinacle ne les intéresse pas. Leur lucidité c’est de faire de la place à la peinture dans un monde d’images, de références figées, glacées au flash ou filtrées de lavis (Lavis en rose). Ils connaissent l’histoire et savent que tout peut partir en sucette. C’est Mélancolie, une femme sur un canapé dans une environnement forestier en feu, sa passivité zen n’est pas une esquive psychotique de type « ça n’existe pas », plutôt « rien ne dure ». Si rien ne dure alors tout est en mouvement, c’est là le caractère destructeur qui démolit ce qui existe, y compris leur peinture, « non pour l’amour des décombres, mais pour l’amour du chemin qui les traverse ». Ils sont condamnés à peindre, peindre, peindre.
Belle sentence !

Corinne Rondeau

 

 

Carré d’Art – Musée d’art contemporain, Nîmes (30)
Dissonances à géométries variables

Tursic & Mille
25 avril – 11 octobre 2026