Premiers jours de Montpellier Danse 2018 mais pas que ; Uri Shafir et Wolfgang Tillmans aussi

 

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Ouverture du festival vendredi 23 juin, 20 heures, Opéra Berlioz au Corum avec la Dresden Frankfurt Dance Company. Généralement je ne traite pas ou que très rapidement des spectacles où je m’ennuie. S’ennuyer tout en s’estimant agressé nécessite de s’expliquer.
Nous avions déjà vu l’autoritaire travail de Jacopo Godani en 2016. Nous ne redirons pas le degré de technicité de la mécanique des mouvements du bataillon de ses interprètes mais le diagnostic du démiurge chorégraphe-costumier-éclairagiste-décorateur-dramaturge s’impose cette année, le patient laissant libre cours à un délire paranoïaque animé de la haine de la contemporanéité.
Premiers signes cliniques lors de la conférence de presse où on pouvait noter une confusion entre contemporanéité et avant-garde et entre classicisme et académisme. Un demi-siècle après la mort des avant-gardes, qualifier ainsi les pièces actuelles qui, avec leur côté « frivole », « se veulent résolument originales », traduit une méconnaissance teintée d’un populisme assassin. Se dire défenseur d’une « danse qui danse », ne fait pas s’inscrire cette dernière dans le classicisme mais dans l’académisme s’il est décidé d’en figer les codes. Preuves sur scène, quand il est exposé qu’un corps dansant ne peut être qu’un corps performant et quand les danseurs ne peuvent être qu’outils d’interprétation au genre annihilé, les costumes uniformisant les deux sexes. Et encore, loin d’envisager la moindre complicité avec le spectateur, aucune confiance ne lui est accordé. Il a été décidé que nous étions bêtes pour souligner aussi lourdement les références des illustrations décoratives tant sonores que visuelles. Quant à l’irréversible catastrophe annoncée à l’humanité dont il est sujet, nous devrions remercier l’auteur de nous en alerter…
Le monde de l’esthétique ne peut se soumettre à toute certitude, l’artisanat s’en accommodera.
Cette haine – oui j’en suis sûr – ne parvint pas à perturber aucun de mes solides appétits dans la cour de l’Agora, quelques minutes plus tard, le show terminé, lors du cocktail d’ouverture.

 

Samedi 23 juin, le lendemain, un petit tour à hTh pour voir au moins une compagnie de la section « Danser en Région ». Ni fait, ni à faire, aurait dit Mamie Manda. Si on a vu peu ou mal, on entendit bien, trop bien. Mais c’était qui et pourquoi ?
Retour en ville, à l’Agora précisément, avec la navette du festival. J’adore la navette ; mon moment fort de la soirée en fait.

 

Danser Casa

Sur scène, réunis par Kader Attou et Mourad Merzouki, 8 danseurs hip hop dont une fille, castés à Casablanca, autodidactes est-il annoncé, peu habitués aux plateaux professionnels, là c’est leur regard qui le dit. Les maladresses, quand les corps se touchent autrement qu’a l’accoutumée pour rejouer l’affrontement de la battle, le confirment. La qualité, touchante, de la danse de ces jeunes gens résiderait en une énergique spontanéité mais pour faire un spectacle il faut raconter des histoires, pensent certains. Soumis à une narration et balbutiant un langage étranger, le jeu se fait alors syncopé tel un 18 images/seconde, handicapé façon muet. Quand le scénario fait une pause, chacun, débridé du groupe, en traduit tout son plaisir et c’est mieux ainsi. La danse vaut mieux que toutes les histoires.

 

Darabi

Ce dimanche 24 juin à 18 heures, salle Bagouet au Centre chorégraphique, plus que d’une histoire c’est de la construction d’une identité et donc d’une vie dont nous sommes témoins quand Sourour Darabi, sortant de l’ombre de l’hors-champ, entre discrètement en lumière. Tout en rejoignant le plateau, la voix sonne féminine lorsqu’elle conte et se masculinise lorsqu’il psalmodie. Le corps, torse nu, objet de combats d’introspection et de toutes hormones, est ensuite frontalement présenté, imposant définitivement toute écriture dans le registre inclusif.
L’artiste iranien.ne s’est sourcé.e dans la profonde culture du cérémonial deuil chiite œuvrant à en représenter les émotions provoquées et il.elle répète à l’envi que ce projet, « Savušun », est « une ode à l’affectation, à la vulnérabilité et aux êtres affecté.es ».
S’il ne s’agit d’une invitation à un rite de passage, la qualité de la pièce résiderait dans sa juste dramaturgie ou dans l’ambiguïté de son registre-même ; la part performative et rituelle relevant du body art spectaculaire s’accordant des raffinées parties chorégraphiées, le sentiment de douleur avoisinant celui du plaisir, notre place même de spectateur, éclairés et nous incluant dans l’intimité de la confession et le récit personnel qui flirterait avec l’autofiction puisque si nous sommes dans le réel nous sommes aussi au spectacle. L’ambiguïté peut être contagieuse.

 

Shafir

La proposition chorégraphique la plus stimulante, à ce jour, fut donnée quelques jours avant le festival, le mercredi 13 juin, à ICI – Centre chorégraphique national de Montpellier, lors de la présentation de fin d’année des étudiants du master danse « exerce ».

Il est le plus mature de sa promotion et s’appelle Uri Shafir ; la pièce, « Another exercise for Nothingness ».
Le court texte de présentation de la feuille de salle traite du « rien ». Rien à voir avec Nothingness signifiant le néant et c’est bien ce vide que travaille l’artiste avec l’espoir d’en mobiliser et exploiter tout le potentiel, usant de son dosage favori, le « presque ». Cette dimension  sera mesure de tous les entre-deux des problématiques classiques de la représentation.
Ce n’est pas prise de tête  mais pensé, comme il se doit, s’il est question d’œuvrer.
Ce n’est pas innocent d’être sur scène et la beauté apparaît de la considération de la préciosité d’une pleine présence. Place alors à l’intelligence mais aussi au sensible et à l’instinct même, la pièce, post-conceptuelle, faisant fi des dogmes du siècle dernier. Il joue du protocole établi jusqu’à le déjouer, s’appuyant sur des post-it – collaborateurs-partenaires – autorisant variations de narration, en résonance à une précise bande-son, juste sans faire tapage, qui amplifie le « où nous sommes » expansant le lieu de la représentation en « specific room ». Uri Shafir est définitivement hanté par le poids du présent ce qui donne toute sa valeur à l’expérience partagée.
A l’encontre des mythologies personnelles très, voire parfois trop, souvent exploitées dans le cadre d’ « exerce », ce master peut donc être aussi un rare lieu de recherche pure, pour dire autrement et mieux « la danse pour la danse ». Capito ?

A noter, une performance de cinq étudiants de « exerce » à Carré d’Art à Nîmes le jeudi 28 juin, au sein de l’exceptionnelle exposition de Wolfgang Tillmans.

 

Tillmans

Chaque exposition de Wolfgang Tillmans peut être pensée comme une installation où les images se répondent les unes aux autres selon des correspondances, connections et récurrences s’inscrivant dans des réseaux complexes visibles et invisibles. Elles peuvent révéler des moments de beauté, de désir mais aussi avoir une dimension sociale et politique. Faire l’expérience d’une de ses expositions c’est faire une expérience du monde dans lequel nous vivons par le regard à la fois critique et sensible de l’artiste.
Immergés dans l’exposition environnementale à Carré d’Art, Wolfgang Tillmans nous invite, généreusement et en toute complicité, à faire confiance à notre propre regard en en permettant sa pleine subjective expression. L’antithèse du spectacle d’ouverture de cette chronique, un très beau moment.
All you need is love.

 

Jean-Paul Guarino