Festival Montpellier Danse 2017, Steven Cohen, Antonio Canales, David Wampach – Jean-Paul Guarino

 

Vendredi 23 juin, 11 heures, première conférence de Presse du Festival 2017. Pour aller au jardin, on longe la cour de l’Agora. C’est à l’étendue de la moquette – toujours plastifiée comme le canapé des parents, juifs de Brooklyn, de Fran Fine – sur le sable de l’atrium que l’on en apprend le plus sur le compte de résultat de la saison passée de Montpellier Danse. Cette année, les Corum ont fait le plein. Personnellement nous n’y avons pas été une seule fois mais merci Merzouki, Montalvo et Decouflé : pas un seul cm² de terre non capotée !

Cette année, le spectacle d’ouverture de la 37e édition conviait une fois encore les spectateurs de la saison. Savoir-faire de Montanari en programmateur et savoir-faire des danseurs de Preljocaj sur scène : carton plein des 2 côtés, excepté nous une fois encore, tiroir-caisse plein et triomphe dans la salle pour les saluts.

 

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On voit avec ce que l’on sait. Quand tout le monde voit la même chose, c’est problématique dit-on courtoisement et quand un spectacle ne me transporte pas ou ne me fait réfléchir, alors je pense.
Y font chier ces couples. Sont bien pratiques ces praticables. Ça doit pas être cher. Et Zizi Jeanmaire, elle est toujours vivante ? C’était au Bolchoï ou au Kirov où j’étais parti à l’entracte ?
Ici, personne ne se lève de crainte de ne pas avoir le courage de revenir.

« Bigarré » nous avait prévenu Jean-Paul Montanari lors de la présentation de cette nouvelle édition. On peut être d’une même famille et être étrangers néanmoins. Premières preuves du mesclun annoncé dès le lendemain.
Samedi 20 heures Steven Cohen à hTh, à 22 heures Antonio Canales & Co en plein air à l’Agora.

 

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« Put your heart under your feet… and walk / à Elu »
Le sous-titre de la pièce de Steven Cohen dit tout de son adresse. A son aimé disparu et pas à nous.

« La performance est sur moi, sur mon chagrin » nous avait averti, Steven Cohen. « Je ne joue pas, je performe. That’s real », ajoutait-il. « Mais ne vous inquiétez pas », tentant de nous rassurer, « ce n’est pas boring ». Ben si, mortel !

Les soirées camp, quand c’est pas drôle, c’est vraiment triste. N’importe comment, cette première partie de soirée ne l’était pas, l’auto-dérision étant absente. Elle n’était pas kitsch non plus, l’authenticité, elle, étant présente.

Plateformé jusqu’au handicap, nécessitant béquilles pour se déplacer, c’est bien un accidenté, à pas processionnels, qui entre sur scène, « lieu public de rituels » nous avait-il dit aussi.
Une action et la projection de deux films composeront une liturgie toute personnelle, au sein d’une installation en décor rococo, avec pour but ultime une cérémonie des plus intimes : introduire la mort dans la vie ; il l’avait annoncé. Ceux qui ont vu, savent.
Le film de l’intrusion dans un abattoir a un bien étrange statut, rendant bancal le dispositif spectaculaire dans son ensemble. Caméra objective ou plans subjectifs ? Aucun indice sur qui tient cet appareil et qui fit le montage, d‘ailleurs des plus approximatifs. Qui est ce tiers ? Un étranger comme nous, témoins d’une affaire privée ? Notre présence ne validera en rien quelque souffrance. On sait l’artiste dans sa bulle. Que la douleur induise profusion de vouloir dire et confusion des sentiments, nous excuserons toute maladresse. Mal adresse, assurément.
Une dernière chose, n’oublions pas que les répliques de la performance, dès le lendemain et lors de prochaines dates prévues, feront de la célébration, expiation et pénitence ; la spiritualité se teintant alors de religiosité.
Pas ça, pas ça, pas ça !

 

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A 1 an près, Antonio Canales a le même âge que Steven Cohen mais 20 ans de plus que son partenaire, le mince, menu et vif Rafael Campallo. Une autre stature aussi, plutôt XXL pour le quinqua.

Le dialogue corporel entre ces deux improbables silhouettes en face à face ou via réponses différées en solos, même s’il peut être vu cocasse, est bien émouvant. Machisme pas mort mais séduction tan bien.
« Le flamenco, c’est direct, il parle de lui-même, se raconte sans raconter d’histoires. » Et chacun de le laisser s’exprimer. Le frêle bailaor, chaussures hyper cirées, chemise de Communion en popeline, les doigts bien serrés, comme les fessiers dans le jeans, revient sur scène une deuxième fois et joue du bassin cette fois-ci. C’en est trop ! Canales, noue sa chevelure en chignon, ses mains larges mais graciles rejettent son châle bleu soyeux en tour du cou puis agitent sa liquette en crêpe de Chine à double fond à défaut de pouvoir s’énerver sur des volants. S’il n’a pas la légèreté et la rapidité d’exécution du jeune insolent, lui va s’imposer par sa rythmique et les puissantes talonnades de ses bottines de daim rouge assénées au plancher. Chaussures rouges décalées du bleu du foulard : leçon bien retenue, pas de fashion faux-pas. La soirée n’est pas finie, mais un baiser est déjà lancé au public.
S’en suivront, instrumentaux et chants tout aussi élégants avant le retour du Maestro en mâle, veste noire, cheveux gominés mais catogan aussi tout de même et le regard sachant chercher complicité du côté des spectateurs et les applaudissements, mérités, qui suivront.

C’était « Histoires Flamencas de Séville », une généreuse fête païenne en Andalousie. Il y eut rappels avec sortie en beauté voire en majesté, le maître et l’héritier se tenant par l’épaule, mais également retour de scène et là, tenue plus conviviale, Tangzhuang sur djellaba et tongs mais serre-tête aussi. Jean-Paul Montanari, même s’il ne cuisine pas, avait commandé gaspacho et tortillas en buffet. Comme on dit du côté de la Rue des Martyrs, Quelle belle soirée !

 

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Satané Opéra Comédie ! Du balcon on voit tout mais on est loin, d’en bas on ne voit pas.
Ce dimanche soir, de la place M8, je n’ai vu que des portions du « El Baile » de Mathilde Monnier mais j’ai entendu. Mais quand ça veut pas, ça veut pas : je ne parle pas espagnol et donc ne le comprends pas. Je peux toujours me dire que si les mots des textes et des chansons étaient importants, ils auraient été surtitrés. I suppose.

 

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Qu’a-t-on vu précisément ce lundi au Studio Bagouet, même si on était plutôt inquiet à la découverte du plateau – un devant, très circonscrit en plus, créant un envers et peut-être un caché – dans ce « Endo » ? Il suffit de demander si l’on tient absolument aux réponses. Une chose est sûre, nous avons été témoin du moment toujours difficilement qualifiable de la création dit apparition de l’œuvre. Alors bien sûr, on a peur de passer pour bébête voire ignorant si on n’identifie pas la réactivation de performances de Paul McCarthy ou les pratiques Gutaï rejouées, jusqu’à ce que l’on savoure l’inédit du « ce qui nous échappe ». L’art, autrement dit.
Tout ça semble élogieux, ben oui, ne boudons pas notre plaisir, d’autant qu’il nous est si souvent reproché de soi-disant « ne rien aimer ».
Ils sont deux et on ne les lâche pas du regard ni l’une, Tamar Shelef, ni l’autre, David Wampach. Le temps faisant, lui aussi, son œuvre, leurs sorties et entrées successives dans la lumière, contrariantes au début, intrigantes ensuite finissent évidentes, simples brosses rechargées. De même, ils nous entrainent au-delà du joli du « très peu » toujours élégant jusqu’à la saturation du laid qui voisine, le coquin, avec le Beau et où l’expressionisme abstrait exacerbé jusqu’à jubilation fait que l’on voudrait que cela ne s’arrête. Et justement, Wampach, intuitivement et libéré du labeur, la pièce étant pratiquement achevée, n’en finit plus de jouer le final pour faire du final un ultime tableau. Anda !

Jean-Paul Guarino