Made in Avignon 2026 (suite) de Jean-Marc Urrea

Jeudi 9 juillet, avec Maxime F. nous allons voir, dès 10 heures, le programme de « La belle seine saint-denis ». Trois propositions. Un solo dansé par Pep Garrigues, ancien étudiant ex.er.ce du CCN de Montpellier, un duo exécuté par deux sœurs italiennes (après les frères Gremaud, la famille s’agrandit) et une pièce signée Léo Lerus soit un duo qui devient trio dansé avec des interprètes d’une immense subtilité ; j’ai rarement vu autant de sensualité sur scène. Ils sont splendides, la suite est moins convaincante mais la salle est sous le charme, pas nous.

 

Maxime déjeune avec Sylvie, conseillère Danse à la DRAC Occitanie mais nous nous retrouvons plus tard à la Collection Lambert pour voir l’exposition « Images, corps, pouvoir / Les années 80 dans la Collection Lambert ». L’activité est débordante depuis l’arrivée de François Quintin à la direction de cette institution, on y trouve même une ancienne Ministre. Je salue rapidement François, il a rendez-vous avec Lenio Kaklea avec laquelle je viens de passer un moment délicieux, nous ne nous étions pas vus depuis son accouchement et je n’avais pas trouvé de date pour me rendre à Arles voir le dernier opus de Gerard et Kelly, une série de performances à la Villa Benkemoun où Lenio était partie prenante. J’aime énormément la voir danser et j’adore Gerard & Kelly ; j’avais acquis, lors de leur exposition chez Goodman, une de leurs petites pièces – « Défense de rire » –, la lampe Eileen Gray de la villa du même nom.

 

Après la visite nous filons à la Sélection Suisse pour la pièce de Adél Juhàsz, artiste Hongroise résidant en Suisse. Certainement une écriture mais encore en devenir. Le début de ce solo est très beau, la danse est Brownienne en diable mais on sent vite que ça va muter, en quoi, en plein de choses que l’on n’arrive malheureusement pas bien à saisir.

Vendredi 10, nous avions convenu de petit déjeuner avec Laurent G. mais François est finalement venu dormir à l’appartement et comme il se lève tôt, j’ai pris le train de 9h34 pour rejoindre Montpellier. Nous avons convenu de nous retrouver fin juillet.

 

Mardi 14, impossible de ne pas regarder le match dans un café, ce sera « Les Salins », avenue de Lodève, ou je retrouve Patricia, beaucoup plus fan de foot que moi mais le spécialiste est notre fils Maxime, il avait été catégorique la veille, ce sont les Espagnols qui iront en finale. Dit et bien dit ! fait et bien fait ! mais, comme disait ma mère, un bien fait n’est jamais perdu.

Jeudi 16, retour à Avignon et déjeuner au « Béou » avec Maxime, l’autre, pour poursuivre nos discussions sur de futurs projets. Michaël Delafosse qui déjeune avec Françoise Nyssen dans la même salle, me demande mon avis sur l’édition Montpellier Danse 26 ; ma réponse est assez cinglante sur la direction prise, dangereusement mainstream. On verra bien pour la suite, semble-t-il préférer penser.

 

 

A 18 heures au Gymnase Aubanel « Un procès » signé Christiane Jatahy et Wagner Moura, acteur, réalisateur et producteur brésilien que l’on a vu récemment dans « L’Agent secret » de Kleber Mendonça. Le postulat de Jatahy, dans le programme, est d’aborder la question de la famille, du contexte social et politique, de la relation entre l’intimité et la polis, la communauté. Moura est Thomas Stockmann, celui qui doit être jugé ; est-il un ennemi du peuple ou pas ? Au cinéma il est un acteur exceptionnel, il était aussi Escobar dans la superbe série « Narcos » et au théâtre il est sidérant mais le texte écrit à deux mains n’est pas à la hauteur. Décidemment le festival est très ancré dans la littérature et le spectacle de la Cour à 22 heures en est encore la preuve avec « Oiseau », une lecture performance du premier chapitre d’« Impossibles adieux » de l’autrice et prix Nobel Han Kang avec deux actrices de haut vol, Hyeyoung Lee et Isabelle Huppert. Moura – Huppert dans la même journée, sublime, forcément, un très grand texte pour l’une, une histoire de procès qui manque de souffle pour l’autre, dommage.

 

Entre les deux spectacles je retrouve Valentine, ma belle très belle fille qui présente des lectures de son prochain projet, « Ida ou le Délire » de l’autrice Hélène Bessette dans un salon de l’hôtel de La Mirande pendant plusieurs jours à 14 heures. Nous dinons dans le jardin Mirandien et c’est Pauline avec son petit air Joséphine Baker qui est au service.

 

Vendredi 17, midi à Vedène, de nouveau un texte de littérature « Thésée, sa vie nouvelle » d’après le roman de Camille de Toledo. La mise en scène est signée Guy Cassiers et Valérie Dréville, troisième « monstre » du théâtre en deux jours, tient son rôle. Il y aurait tant à dire sur le travail de l’espace et de l’image vidéo qui constitue une grande partie de la scénographie avec, au cœur de ce dispositif La magnifique Dréville, au sommet de son art, comme toujours.

Retour en navette puis la journée se passe, avec François, dans le nouvel appartement place de la Principale ; programme idéal vu la chaleur accablante qui s’est abattue sur la ville.

20 heures, diner avec Anne B. et Valentine P. à « Première édition », mon deuxième restaurant préféré dans cette ville, la conversation s’engage sur De Toledo que Anne met au Panthéon de ses auteurs ; je n’ai jamais rien lu. Thésée, la dette et le sacrifice, le passé qui s’invite à tous les instants ce n’est pas mon histoire mais j’entends parfaitement ce que me dit Anne sur la question de la généalogie. Les plats sont délicieux, le service aussi mais les deux verres de Sauta Roc, ce vin que j’avais découvert chez Äponem à Vailhan, et l’intense chaleur me feront piquer du nez à deux reprises au spectacle du soir.

22 heures aux Carmes, s’assoir idéalement au dernier moment et sur un côté le plus haut possible pour rechercher un peu de fraicheur. J’ai découvert Daria Deflorian au Festival d’Automne 2024 avec « La Vegetariana », une adaptation du roman de Han Kang, encore elle. Elle crée pour Avignon « Che dolore terribile è l’amore » d’après « Impossibles adieux » de la même autrice et le même texte que nous avons écouté hier. Une lecture jeudi, une mise en scène vendredi. « La vegetariana » m’avait procuré un trouble éblouissant, il ne fallait probablement pas attendre de retrouver cette même intensité et puis la lecture, face au public avec ce qu’il faut de mise en espace du texte m’avait amplement comblé.

 

Je termine la soirée à LaScierie, pour la fête de clôture de la Sélection Suisse. Ce tiers-lieu animé par Mathilde, une danseuse qui a beaucoup pratiqué le CCN période Mathilde Monnier, est assez impressionnant et devient, au fil du temps, un espace très repéré dans le Off avignonnais.

 

Samedi 18, à 10 heures déjà, au CDCN Les Hivernales pour « Growing piece » de Madeleine Fournier. La danseuse et chorégraphe se transforme en plante, arbre, herbe, vent, lumière dans une interprétation du mythe des Héliades. Un musicien de cornemuse est présent à ses côtés. Madeleine a un visage d’une autre époque, elle me fait penser à François Chaignaud pour qui elle aurait pu écrire cette pièce ou la jouer en duo. Comme un hommage aux danses libres de Monte Verità, un berceau de la danse moderne du début du XXe siècle. La pièce est réjouissante et le public applaudit avec plaisir.

A 22 heures, « Le deuil sied Électre » d’après Eugène O’Neill dans une mise en scène de Gwenaël Morin qui poursuit son projet depuis maintenant quatre ans dans les jardins de la rue de Mons et qu’il a intitulé « Démonter les remparts pour finir le pont ».
Un texte de littérature d’un auteur pour lequel il a eu un coup de foudre. Dans la pièce il y a le père, la mère, le fils, la fille, l’amant de la fille qui est aussi l’amant de la mère. Le père, le fils et l’amant sont joués par le même acteur, le brillant et sublime Grégoire Monsaingeon. A ses côtés d’autres acteurs mais surtout celle qui joue la mère, Virginie Colemyn, une comédienne que je n’avais jamais vue mais dont dorénavant j’irais TOUT voir.  Un spectacle de 3 heures 30 et qui file à cent à l’heure, du théâtre sans rien, pas de plateau ni décors, on est dans le jardin et ça se fabrique avec tables et chaises du lieu, pas de costumes, pas d’accessoires, rien que le texte et le jeu de cette équipe embarquée par Morin. Certainement un des spectacles les plus passionnants de cette édition.

 

 

Dimanche 19 juillet, dernier jour de mon Avignon. 18h30, Boris Charmatz.
Comment danser ce qui ne peut être dit ? Dans son deuxième solo, à cinquante-trois ans, le chorégraphe « travaille le silence comme un phénomène sonore politique, une invitation à suivre le mouvement presque invisible d’un cri qui se retient, d’un corps qui encaisse et absorbe la violence en silence » dixit le programme. Certainement cela doit se jouer à cet endroit mais, contre toute attente et passé l’introduction qui est superbe à en être au bord des larmes, rien ne m’atteint alors que « SOMNOLE », son premier solo créé en 2022, m’avait enchanté. Trop littéral et trop de masculin probablement, « Muette » comme un négatif du premier solo où son corps traversait des états incroyables entre Tatsumi Hijikata, initiateur du buto et Rita Hayworth dans Gilda. La critique est unanime et le public adore et j’en suis très heureux, pour lui que j’aime tant.

Le dernier spectacle est à la Cour avec Benjamin Clementine. Baryton, pianiste autodidacte, poète, cet artiste britannique d’origine ghanéenne a construit une œuvre entre chanson, musique classique et littérature. Voilà encore la littérature qui surgit comme elle agit dans nombre de propositions théâtrales vues lors de cette édition. Il cite la poésie de William Black, T.S. Eliot, Sylvia Plath ou Baldwin et son chant a des accents de Nina Simone. La salle chante parfois avec lui, a capella, un jeu entre lui et nous qui pourrait durer jusqu’au lever du jour.

Il est presque minuit, l’Espagne a marqué un but contre l’Argentine et sera certainement championne du monde pour la deuxième fois de son histoire.

Jean-Marc Urrea