
Samedi 4 juillet, arrivé à Avignon et déjà je file chez Actuel B pour embrasser Khera, qui a ouvert boutique en 1987, et mets 2-3 articles dans le panier, soldes obligent.
A 20 heures, pot des mécènes dans le jardin du Palais des Papes avant de rejoindre la Cour par l’arrière, autre façon d’entrer dans le Saint des saints en débouchant quasi sur le plateau.

« Maldoror » de Julien Gosselin, ou la fascination du mal. Trois parties pour plusieurs heures de spectacle. Traversée hallucinante pour la première qui déroule une série de portraits d’écrivains nazis, américains du Sud et du Nord, les deux autres centrées sur Roberto Bolaño période chilienne puis européenne. Les trois parties sont liées et la construction warlikowskienne d’une immense maîtrise, de la direction d’acteur au plateau et à l’image, ceux-ci passant de l’anglais à l’espagnol, brésilien, argentin, allemand et plus, avec un talent sidérant. Les musiciens sont en direct et la littérature en est le socle : Bolaño et Lautréamont mais aussi Baudelaire, Verlaine et Mallarmé tous convoqués. Cinq heures annoncées, six à l’arrivée, convié au pot de l’équipe dans le même jardin du Palais à cette heure avancée de la nuit, je suis finalement rentré avec Maldoror et bonheur infini.
Dimanche 5, « Island story », encore un spectacle qui parle du monde tel qu’il va ou plutôt ne va pas. Ici il s’agit de l’un des épisodes les plus sanglants de l’histoire coréenne, le spectacle est si ennuyeux que je vous laisse chercher de quoi il s’agit. Au final les critiques s’accordent à dire que passées les descriptions laborieuses du début quelque chose arrive enfin, trop tard pour moi, c’est assez rare mais déjà parti.
A peine sorti de cette histoire, on nous annonce que « Silence » de Mathilde Monnier et Lucie Antunes est annulé à la Carrière Boulbon pour risques d’incendie. J’irais mardi après Carolina Bianchi, « Capitulo III da Trilogia ». Quentin de la Fondation Hermès me dit que Mathilde est à ce jour l’artiste qui a montré le plus de créations au Festival ; « Pudique acide / Extasis » était présenté il y a exactement 40 ans et j’en assurais alors la production.

Boulbon annulé et François tarde à rentrer de son week-end, les feux ont coupé l’autoroute, il doit prendre les chemins de traverse. Je découvre son appartement – une plongée dans un film 70’s de Chabrol – celui de la maitresse d’école, Stéphane Audran, dans Le Boucher. Rien dans le frigo, on file chez le libanais prendre des bières et de quoi grignoter.

La nuit sera courte il commence tôt lundi matin, si tôt que le Grand Café Barretta n’est toujours pas ouvert pour un petit déjeuner que nous prendrons sur un banc avec café et croissants de la maison Violette qui elle ouvre à 7 heures.
Lundi donc, François au boulot et moi dans la navette de 10h45, direction Vedène, avec au volant une véritable pilote. Emmanuel Serrafini, mon voisin de fauteuil, me raconte ce qu’il en est de la succession de Denise Luccioni, autrice et traductrice décédée récemment, et de son projet « 50 ans de scène en vidéos ». Plusieurs épisodes sont finalisés autour des artistes Steve Paxton, Trisha Brown, Merce Cunningham, Richard Forman, le Big Art Groupe et aussi les Français Grand Magasin, Philippe Quesne et probablement la seule rare archive sur Bénédicte Pesle qui créa Artservice International dans les années 70 – un bureau incontournable pour faire circuler les artistes américains en France, ils ont été vu au Festival d’Automne, à Montpellier Danse et sur les scènes françaises qui commençaient à montrer la danse contemporaine. C’est chez elle que j’ai appris la pensée du métier lors d’un stage en 1983, nous avions en charge la production de la partie hollandaise de « The CIVIL warS », un opéra de Robert Wilson inspiré de la guerre de Sécession. Bénédicte Pesle ainsi que Thomas Erdos, sont mes maîtres et mes modèles absolus. Thomas, homme de l’ombre, était conseiller au Théâtre de la Ville de Paris et au Festival d’Avignon et son « écurie » était constituée de Pina Bausch, Alwin Nikolais, Paul Taylor, Carlson, Gadès, Strehler …
A Vedène donc, à midi, le metteur en scène égyptien Ahmed El Attar présente « Salma, mon Amour », « une pièce qui dépeint le chaos et l’incertitude d’une société ébranlée, se demandant à quelle vie on peut revenir lorsque notre monde a été réduit en cendres » dixit la feuille de salle. Le décor est étrange, la construction narrative aussi, je n’ai jamais vu ça, ce n’est pas un vieux théâtre mais un théâtre d’un monde que je ne connais pas ou si peu. Les protagonistes appartiennent à la bourgeoisie égyptienne et parlent arabe et parfois anglais, on y voit les relations complexes d’un couple et de leurs deux enfants et deux domestiques. Le 7 octobre arrive et rien ne sera plus comme avant, avec comme question : Qu’attendons-nous de l’avenir ?

Mon proche avenir, de retour à Avignon, c’est le « Béou », mon restaurant préféré. Il est 14 heures et Sam me sert un parfait vitello tonnato avec un Chardonnay des Côtes du Rhône. Francesca et Chloé en sont au dessert, leur table m’accueille. La conversation est mallarméenne, on parle voyage, sexualité, on n’aura pas le temps pour la littérature mais elle est au cœur de nos affaires et ceci jusqu’à l’heure de la fermeture vers 15h30. Chloé part à Arles retrouver Patti Smith et avec Francesca nous irons demain voir Mathilde Monnier à Boulbon.
Lundi toujours et rebelote, dîner au … « Béou » avec François. Les 13 Vents/T2G occupent la table d’à côté, Pierre T. de Bruxelles dine en bonne compagnie à une table attenante.
A 22 heures nous entrons aux Célestins, voir « La Parabole du Seum » de Rébecca Chaillon, elle est assise juste derrière nous pour prendre ses notes. J’ai toujours le même sentiment en voyant ses spectacles, ça tient à un fil, parfois au bord de l’ennui, ça peut casser mais ça tient, et ce soir autour de 23h30 ça décolle et pour ne plus retomber. Je Shazam un splendide morceau hip-hop/Rap intitulé « Butter » pour une scène démente où tous, ils sont 5 femmes et 2 hommes, secouent ou plutôt branlent une petite bouteille pleine de lait pour en sortir du beurre. Autre scène : une femme nue entame l’ascension du décor, une montagne de couleur beurre, avec valise, ordinateur, vêtements et plus, pendant que le comédien lui verse sur le corps une dizaine de bouteilles d’eau qui la rend Sisyphe à satiété ; au final elle accèdera au sommet, heureuse et épuisée. Bouleversante aussi cette autre comédienne qui demande qu’on la recouvre de tous les objets qui sont sur scène et qui seront pesés et additionnés jusqu’à plus de 130 kilos ; elle raconte, en anglais, qu’elle est une survivante des pires atrocités mais qu’elle a recousu ses chairs pour retrouver un corps. Beaucoup de spectateurs ont quitté la salle, priorité aux plus âgés, les jeunes sont restés et l’ont ovationnée et nous aussi.

Au spectacle Maxime F. nous accompagne profitant d’une troisième place que j’avais réservée, il ne voulait surtout pas manquer ce spectacle et en prime je pouvais le loger allant moi-même dormir chez François que je quitte au petit matin, blablabla, rebelotte, boulot, blabla mais sans petit déjeuner que je pris avec Maxime à l’appartement. Croissants, compote d’abricots cuits la veille, Saint Nectaire, thé, café, et conversations à bâtons rompus autour des sempiternels sujets de la vie des garçons, les relations compliquées, les rapports de domination, les désirs de vie commune, les échecs à répétition, la difficulté de parler de l’intime…
Nous sommes mardi et le premier spectacle est à 11 heures, à 5 minutes de l’appartement. Le gymnase du Lycée Mistral accueille « The History of Korean Western Theatre » de Jaha Koo, un artiste souvent présenté au Festival d’Automne mais que je n’avais pas repéré. Le spectacle retrace une histoire de la disparition de la culture traditionnelle dans le théâtre au profit des textes occidentaux lors de la colonisation de la péninsule par le Japon, ceci décliné avec une infinie poésie mâtinée d’humour. Il nous prévient que ce n’est aucunement du théâtre documentaire avec un clin d’œil malin à Rimini Protokoll. Il tient le plateau en compagnie d’un rice cooker et un robot-origami avec lesquels il dialogue. C’est superbe et on en sort sur un nuage.
Il est 17 heures, rendez-vous comme chaque année avec Carolina Bianchi pour le dernier opus de la « Trilogie des chiennes », intitulé « A Cordial Light ». Anne Diatkine présente ainsi le projet, construit comme un état de pensée permanent, dans son article paru dans Libération du 5 juillet : « En faisant appel aux mots d’autrices telle que la Brésilienne Hilda Hilst, la chorégraphe clôt sa trilogie sur les répercussions des violences sexuelles avec un spectacle saisissant sur les racines de l’écriture et la sexualité. ». Le texte vient d’être édité par Les Solitaires Intempestifs.

Avec Francesca nous avions prévu de partir ensemble voir Mathilde à Boulbon et qu’un taxi serait le meilleur moyen pour nous y rendre. Elle termine un entretien avec Anne Diatkine dans les jardins de l’hôtel La Mirande, rendez-vous vers 20 heures mais l’entretien n’est pas fini et donc Gin Tonic dans les salons de cet hôtel où nous nous étions retrouvés en 1995 suite à la fameuse « Déclaration d’Avignon » initiée par les professionnels du spectacle pour soutenir la Bosnie.
Mathilde est donc en compagnie de la compositrice musicienne et percussionniste Lucie Antunes pour « Silence », un concert chorégraphié avec sept danseurs et trois musiciens dans un dispositif tri frontal. Je ne dirai rien de la pièce ayant travaillé avec Mathilde tant d’années mais ce qui est sûr c’est que c’est formidablement mené, dansé, joué, chanté, bravo Monnier, j’irais le revoir, une tournée de nombreuses dates est déjà prête.
Mercredi 8 juillet, mon premier petit déjeuner au Grand Café Barretta mais Laurent G. n’est pas encore arrivé, si tout va bien et qu’il n’est pas épuisé de ses journées parisiennes et de « Maldoror » qu’il voit demain soir, nous y petit déjeunerons vendredi matin.
Je prends le bus vers 11 heures direction Villeneuve-lès-Avignon pour assister à « Mon Frère » de François Gremaud à la Chartreuse, le spectacle est à midi. Dans le bus je retrouve Anne T. qui était ma voisine au spectacle de Gosselin. Elle vient de créer un fonds de dotation afin de participer à la circulation des artistes américains en France et vice versa, affaire à suivre.
Le frère est bien son frère, il n’est pas comédien et il est sourd. François dit avec des mots ce que c’est d’être sourd et Christian dit avec la langue des signes ce que dit avec des mots son frère. C’est vraiment très bien avec ce qu’il faut de vécu, les complications quotidiennes de la vie, ça raconte comment s’est déroulé, au long cours, la bataille de la langue des signes, c’est donc politique mais ça a la forme du théâtre documentaire assez premier degré et les premiers degrés ça ne me suffit pas. Par ailleurs le public adore et les programmateurs aussi et c’est très bien comme ça, je n’y retournerai pas.

A 14 heures j’atterris sur les chapeaux de roue au Béou, je salue une très belle tablée organisée par Tiago avec Gosselin, Monnier, Antunes, Chaillon et d’autres artistes que je ne connais pas et je passe un moment avec Christophe le boss de la Ménagerie de Verre et Cédric, le boss du Lyon Opéra Ballet.
A 18 heures « Vive le sujet ! Tentatives – Série 1 » organisé avec la SACD qui présente « Claudia the Virgin » de Zoé Lakhnati qui invite Claudia Atletica, athlète de culturisme et sculptrice corporelle. La durée des pièces est en général imposée à une demi-heure et pour Zoé et Nicole Genovese, qui constituent la deuxième partie de la soirée avec « La Machine à affranchir » c’est bien suffisant. Genovese, dans un registre théâtrale teinté d’un humour assez fin est en compagnie d’un comédien et d’un magicien. Les deux projets sont assez réjouissants, surtout celui de Zoé et, comme on dit, on ne boude pas son plaisir. Pour ce spectacle François a pu me rejoindre et nous filons chez lui pour dîner ce que nous avons collecté chez le traiteur Garip qui délivre des spécialités grecques, turques, arméniennes et libanaises.
Entracte mérité, reprise des festivités le 16 juillet.
Jean-Marc Urrea