Succomber d’enthousiasme
Le Miam de Sète peut rougir de satisfaction pour sa nouvelle exposition : Adrien Fregosi, Les moyens du bord. Décédé en 2024, à l’âge de 44 ans d’un cancer qui a taclé sa vie durant dix ans, Fregosi laisse une production considérable aux couleurs pleines de contrastes colorés, aux figures rapidement composées. Rien ne semble avoir empêché l’autodidacte de prendre en main techniques mixtes et aérographe, même s’il n’avait qu’une fenêtre de deux heures disponibles dans une journée d’épuisement.
C’est une joie qui nous plante ici et maintenant, comme la première fois qu’on rencontre quelqu’un pour qui on éprouve spontanément une franche sympathie et une admiration incontournable. Les commissaires, l’amie Margaux Bonopera, et la compagne Marine Lang, n’y sont pas pour rien : le lien qui se noue emporte une vitalité par-delà les sentiments de deuil. Faire rétrospective c’est faire chronologie, or elles ont choisi de batifoler, de l’italien battifolle, espace où les jeunes gens allaient s’amuser. Montaigne proposait du réflexif « s’amuser » la distraction d’une passion, d’une affection. Car il faut beaucoup d’ardeur de sentiments pour rendre sensible un espace et faire d’un deuil une fête qui réunit des œuvres d’amis artistes dont aucune ne vire à la commémoration (Marion Balac, Paul Loubet, Bruno Peinado, Olivier Millagou, Mélody Lu, Alexis Poline, Gwendal Coulon, Safia Bahmed-Schwartz). Et celles d’artistes qu’il a regardés avec attention et fraternité d’humour, de puissance, de politique (Philip Guston, Robert Crumb, Miriam Cahn, Mike Kelley, Roland Topor, Derek Jarman, Raymond Pettibon, sans oublier Sylvie Fanchon). Tout s’enchevêtre sans heurts. L’unité est manifeste. Elles ont fait une expo-être-avec, mitsein comme on dit en allemand pour dire être-avec-autrui, avec la solitude aussi de figures fantômales. Car on a l’impression que Fregosi a cherché à faire apparaître quelque chose sur les surfaces de papier et de toile, en y allant franchement, en deux-deux avec une évidente efficacité figurative, proche du graff. Sur le grand mur du Miam, passé du noir qu’il était depuis des années au rose lait fraise, couleur dominante chez Fregosi, sont disséminés des stickers reproduisant ses figures : un doigt d’honneur, un chien sur sa niche, un snoopy sur un surf…, des sentences « n’oubliez pas de lâcher prise aussi ». Et lâcher quoi encore ?

Fregosi est homme des marges, bondissant parmi les cultures alternatives graff, skate, surf, punk, le titre, les Moyens du bord, apporte sa part de frugalité : surtout ne rien dépenser pour la production, récupérer l’existant. Pour ça avoir l’œil disponible, rapide, espiègle et lâcher des masses de couleurs vaporeuses de spray, ne pas résister aux coulures de l’aérographe alors même qu’on sait délimiter, faire une ligne, pas droite, nette. La main de Fregosi a sa maniera : jamais de rationalité, toujours une expressivité à la Beckett « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux », façon d’éviter l’optimisme benêt, et reprendre encore et encore parce que rater c’est engendrer comme les échecs sont des semences. La BD et l’esprit fanzine ne sont jamais loin avec leur économie redoutable. On pense aussi à la « ligne de fuite » de Deleuze, on ne la voit pas mais elle affecte et ça vous rentre dedans. Ça fulgure, quelque chose fuit toujours de la surface, on y entre, on en sort, fuit encore, ça va bien, ça va mal, mais toujours ça s’engendre. Pas de but, pas de jugement, mais une libération absolue de forces vives, véritable doigt d’honneur à la productivité du capitalisme qui vaut bien un cœur rouge traversé d’une flèche d’Éros au-dessus de deux têtes vertes de chiens jumeaux, Happy Valentine’s day, love yourself, love each others, love all thing. Fuck capitalism too. L’amour est la grande force transgressive contre le capitalisme. À côté de la ligne droite du passé qui conduit vers la mort, il y a la fuyante qui vit au Miam.
À faire le tour sur deux étages, on se dit qu’on touche ce qu’on cherche depuis les années 1960 : une « nouvelle sensibilité » de l’art. Elle serait capable de transformer les consciences individuelles au point d’en changer la société, de renverser les forces productives du système capitaliste par la libération d’une énergie de pulsions de vie, Fuck ! Si le monde s’assombrit par des forces d’un progrès volontariste signant la fin de toute utopie, au Miam une pulsatilité se dégage. Tout fait corps et la surface devient son tapis d’apparitions au sens grec de l’eikôn : une icône, une image qui s’adresse aux yeux mais qui repose aussi sur une métaphore qui collectivise. C’est là le plus touchant de l’art, quelqu’un qui contrecarre un monde sans issue parce que les aveugles y sont rois. Apparitions vivifiantes telle une série d’impromptus dont toute opportunité de création est une improvisation, qu’il faut entendre au sens musical. Il faut aimer la note qu’on n’attend pas parce qu’elle fait dériver la partition, fait dérailler les limites conventionnelles pour innover. L’œuvre de Fregosi fait du free.
On pourrait qualifier les salles de chambres de sensibilité. En réfléchissant l’amitié, l’amour, dans la mise en espace, c’est tout l’art de Fregosi que les commissaires ont mis devant dans les yeux du spectateur. Ce qui fait écho à certaines figures qui vont par deux (Nous ; Âmes reliées ; Âmes doubles satellites) ou en position frontale que le spectateur accueille en miroir (Personnage aveugle skatant au-dessus d’un danger ; Rouge de fatigue). Ce ne sont pas des visages, ce sont des figures qui l’ont perdu, deux points suffisent à faire deux yeux, et un geste de plus à faire d’un humain un chien : un monde d’êtres vivants qui émeuvent par leurs postures, nous donnent le fou-rire, nous foutent une claque. Ça va vite, c’est sans secret, sans illusion. Un truc à la Lewis Caroll « si le monde n’a absolument aucun sens qui nous empêche d’en inventer un ? ». Fregosi l’invente à la fois tendre, direct, drôle, enfantin, fantomatique, douloureux parfois, abstrait aussi (Abstractions bleues sur fond rouge ; Drifting thoughts). De ce mélange de formes et d’affects sourd une pesanteur concrète des aplats, des traits, des coulures, des points, comme on dit « c’est déséquilibré mais ça tient debout ». C’est ferme et pourtant fugace à la manière d’éteindre d’un souffle la flamme d’une bougie, ou de passer l’éponge sur la craie d’un tableau. Difficile de passer devant ses représentations sans s’arrêter, bien que l’apparence s’apparente à un badinage. La pratique est sérieuse puisqu’il s’agit de pulsions de vie, et demande d’y aller franco, cash, sans tourner autour du pot comme on décide de se lancer parce que c’est le « bon moment » où les conditions sont réunies : attraper la vague sous la planche, se mettre debout, glisser jusqu’au bout, et tant pis si on se casse la gueule.
Si le premier contact est un attrape-œil, le second est interne à la représentation : la vitesse du geste. Il y en a même deux en une. Celle acquise par le graff (marquer l’espace d’un geste vif), celle par la maladie (arracher de la temporalité au temps). La vitesse est une puissance, une exaltation bien avant la maladie. Même si on décèle dans une silhouette indolente (Figure assise sur un socle béton), ou une tête pleine d’un nuage rouge (Semelles de pierre), une fatigue de plomb ou la brûlure d’une migraine, on n’échappe pas à l’évidence : ce qui pulse dépasse la surface jusqu’à pénétrer le spectateur. C’est le petit plus qu’ajoute Fregosi au graff dont la présence urbaine renvoie à un « je suis vivant » : quelqu’un a été là pour faire signe, marquer l’espace. Chez lui le signe creuse l’intériorité du spectateur comme le surfeur dans le rouleau d’une vague. Dedans pour mieux sortir, le style ça creuse à l’image du papier maché trifouillé du bout des doigts pour transformer la surface plate, pâle, discrète en micro-obstacles telles une écriture braille ou une surface lunaire. Un autoportrait photographique (car Fregosi fait aussi la photo) les yeux fermés dit à sa façon « ce que je vois n’est pas ce que tu vois, mais c’est toujours avec des surfaces qu’on voit, pense, sent ensemble l’espace entre nous ». C’est une invitation qui redonne un sens à un monde mort, il devient joie.
Dans une époque où la plus petite émancipation semble impossible dans la nuit qui nous tombe dessus, où l’érosion du vivant se loge dans la plus petite parcelle de terre, l’œuvre de Fregosi semble lâcher un « même pas peur ! » et gonfle le spectateur d’une patate d’enfer. La vie n’est pas qu’un combat contre la mort, c’est aussi un combat politique. On peut bien perdre le pouvoir sur les choses, on ne perd pas les forces d’Éros qui sont l’avenir.
La future exposition en mai prochain au Magasin de Grenoble, Dès potron-minet montrera, j’en fais le pari, que ce qui fulgure et nous creuse s’appelle PEINTURE. LONGUE VIE ! à l’œuvre d’Adrien Fregosi.
Corinne Rondeau

Adrien Fregosi
Les Moyens du bord
Miam – Musée International des Arts Modestes, Sète
11 avril 2026 – 9 mars 2027